« En tout cas, t’as changé. Je ne te reconnais plus ! »
Ça prend beaucoup de culot pour regarder une personne en face et lui dire qu’elle a changée, alors qu’en réalité, personne ne change. C’est ce qui m’est arrivé récemment sur le joyeux monde de l’Internet alors qu’une personne qui ne m’a vraisemblablement jamais parlé est venu me lancer à la figure cette réplique vide, sans fond et surtout sans crédibilité. Je dois être d’une personnalité très susceptible parce que personnellement, ça m’a insulté de me faire dire cela. J’ai changé ? Ah bon, comment cela, j’ai changé ? Je te pose personnellement la question.
En quoi puis-je bien avoir changé ? Parce qu’aujourd’hui, je me fiche pas mal de tout ce qui peut arriver aux gens normaux ? Parce qu’aujourd’hui, j’affiche davantage mes couleurs de xénophobe, misanthrope et marginal ? Parce qu’aujourd’hui, j’affiche clairement mes intentions face à toi ? Et face à tout le monde, d’ailleurs ? Enlève-toi cette idée de la tête : je n’ai pas changé. Et je ne changerai jamais. Je n’ai pas évolué non plus. Non. J’ai ouvert mes yeux, et je suis enfin sorti de ma prison. Celle dans laquelle tu m’as personnellement mise, les bourreaux de mon enfance et toi.
De quel droit te permets-tu de venir me voir aujourd’hui et de me balancer une absurdité comme celle-ci ? Qui es-tu pour moi ? Comment peux-tu prétendre que j’ai changé, alors que tout ce qui t’intéressait jadis, c’était de me persécuter avec tes amis, parce que c’était cool de frapper sur le petit gars solitaire et silencieux ? Me connais-tu, dis-moi ? Est-ce que tu connais ma couleur favorite ? Est-ce tu connais la personne qui m‘est la plus chère ? Sais-tu un seul instant ce que j’ai pu vivre dans mon enfance ? Bien sûr que non. Tout ce qui t’intéressait, c’était d’augmenter ta cote de popularité sur mon dos et mes épaules. Ces mêmes épaules qui en ont si lourd sur le cœur que rien ni personne ne pourra les libérer avant que je passe de l’autre bord.
Je suis insulté. Insulté d’avoir été durant des années le souffre douleurs de gens qui ne valaient même pas la peine de laisser tomber quelques larmes. Je suis insulté d’avoir été ce que je suis à tes yeux, tout cela parce que je me fermais la gueule, et que je suivais mon chemin la tête baissée. Je déteste les yeux. Je déteste les yeux parce que le regard dit tout, et que le miens en a trop long à dire. Je ne veux pas que mon regard soit le livre ouvert de tout un ramassis de souffrances maintenant cachées au loin. Alors je fuis les yeux. Tu le savais, ça ? Bien sûr que non… Je ne sais pas si tu es consciente de tout le mal que ça peut apporter, sur un enfant déjà démoli. Bien sûr que non, ça, tu t’en fous un peu, est-ce que je me trompe ?
Je n’ai pas changé. Je considère qu’aujourd’hui, j’ai décidé de marcher la tête haute et d’afficher mes couleurs. Que ça plaise ou non, je suis fier de qui je suis, et je ne… changerai pas. D’ailleurs, pendant que j’y pense, si tu n’es pas heureuse, reprends ton chemin et ne viens plus m’indisposer de ta présence peu agréable. J’ai vécu des années sans toi, et je ne m’en sors pas si mal.
Quand on passe sa vie dans un milieu relativement pauvre, où notre premier –et seul– MP3 remonte au troisième secondaire, nous n’avons pas le choix de se poser les vraies questions. Par exemple, qu’est-ce que le bonheur ? Ah, le bonheur. J’imagine déjà cette femme m’énumérer ses trois téléviseurs plats, ses deux-trois consoles de jeux vidéo, ces quatre ordinateurs, sa nouvelle voiture… Je l’imagine me répéter maintes et maintes fois le nom de son dernier CD, acheté lors d’un majestueux voyage en Europe. Oui, je l’imagine.
Je ne fais que l’imaginer, cependant. Parce que moi, je ne connais pas. Pendant que mes amis avec des iPod, moi j’obtenais mon premier ordinateur. Avec une tour couchée, sous le gros écran à moitié handicapé à cause des aimants que mon petit frère a passé dessus. Sacré petit frère. On l’aime pareil. Moi, ce bonheur matériel-là, je ne le connais pas. Parce que je n’ai jamais eu les moyens de vivre ainsi. Ma mère était beaucoup trop sans moyen pour m’offrir la vie rêvée de tous les petits gamins d’aujourd’hui. Et mon père… Mon père a une philosophie que j’admire. Il a des millions de défauts, mais il me dit souvent que nous n’avons rien pour rien. Dans la vie, il a travaillé pour avoir ce qu’il a aujourd’hui. Il espère la même chose pour moi. Il veut forger mon expérience. Mon père ne me donne rien. Je dois le gagner. Le mériter. Et je louange cette façon de faire. Est-ce facile ? Pas toujours, mais c’est ainsi que je veux élever mes enfants, moi aussi.
Mon bonheur à moi, je dois le puiser autrement. Et surtout ailleurs. Parce que je n’ai pas de iPod. J’ai encore ce bon vieux MP3. Le même qu’à mes quinze ans. C’est fou, mais j’y tiens. Ç’a a été le premier vrai cadeau que j’ai eu. Quand on vit dans ce genre de situation, vous en conviendrez, le bonheur, il est un peu facultatif. Le bonheur matériel, en tout cas.
Aujourd’hui, j’ai passé à une autre étape de ma vie. Aujourd’hui, je suis heureux. Pas parce que j’ai encore ce bon vieux MP3, mais parce que j’ai découvert mes nouveaux moments de bonheur. Je les connaissais autrefois, je dois vous l’admettre, mais je n’y avais jamais réellement réfléchi. Ce soir, mon père et moi avons terminé son salon. Deux beaux murs en bois. En cèdre. Comme à chaque fois qu’il doit faire des travaux, je l’aide. C’est peut-être anodin pour vous, mais ça me donne de l’expérience. De l’expérience en rénovation. Les jeunes d’aujourd’hui, ils ne savent se servir de leurs mains que sur la technologie. Mon père à moi, il m’apprend à me servir de mes mains pour quelque chose d’utile. Il m’apprend ce qu’il fait. Ce que son père faisait. Ce que son grand-père faisait. Mes ancêtres, comme les vôtres, bâtissaient leur propre maison. Leur grange. Ils s’arrangeaient tout seul pour s’occuper de leurs champs.
Mon petit bonheur, c’est de pouvoir bénéficier de cette expérience. C’est de savoir quoi faire de mes dix doigts. De mes deux mains. Quand je serai vieux, je pourrai tout faire dans ma maison. Parce que mon père, papa, m’aura tout apprit. Il est comme ça, mon père. Travaille, apprend et réalise. Mon père, malgré ses défauts, il a les valeurs à la bonne place. En tout cas, concernant son fils. Je crois, sans prétention, qu’il est fier de son fils. Qu’il est fier de moi. Il ne me le dit pas souvent, mais je sais lire entre les lignes. Chaque fois qu’il m’appelle «mon fils», je sais qu’il est fier de pouvoir le dire. De pouvoir m’appeler ainsi. Comme quand je l’appelle «mon père». J’ai un père. Juste un. Et je ne l’échangerais pas pour rien au monde. C’est ça, mon petit bonheur. Avoir la chance d’avoir mon père. Mon père qui m’apprend à être un meilleur homme.
Mon père veut être fier de moi. Il l’est. Il me le dit parfois. La première fois qu’il me l’a dit, c’était après être venu voir ma première pièce de théâtre. Il était censé venir que pour ma partie. Mais je l’ai subjugué. Cette soirée-là, il a voulu voir la pièce en entier. Parce qu’il était fier. Et ça paraissait.
Mon père est fier de moi. Chaque fois qu’il m’apprend quelque chose sur la vie, et que je l’écoute, je le vois dans ses yeux. Mon petit bonheur de la vie, c’est de rendre fier mon père. Celui qui a toujours cru en moi. Et qui ne cessera jamais. Mon petit bonheur de la vie, c’est d’être un fils aimé. Dans les jours ensoleillés comme dans les jours pluvieux.
Mon petit bonheur de la vie, c’est de tenter jour après jour de rendre mon père encore plus fier que moi. Et, tu sais quoi, papa ? T’as encore rien vu.
J'avais sept ans. Je crois, en fait. Je venais de subir le divorce de mes parents. Pour un enfant de cet âge, comprendre pourquoi maman et papa ne sont plus ensemble, et qu'on doit quitter le nid familial, ce n'est pas quelque chose de facile. J'avais peut-être sept ans quand je suis arrivé dans ma nouvelle école. Dans ma nouvelle ville. Je ne comprenais pas très bien la composition de cette école, mais ça allait. C'était un petit établissement. Cette première journée-là, je vais m'en rappeler toute ma vie. C'est là que ça a commencé. C'est là que mes «amis», mes «compagnons», comme le disaient si bien mes professeurs, ont commencés à comploter ma mort. Comploter ma mort ? Absolument. Parce que l'intimidation, c'est commettre un crime grave. C'est pousser quelqu'un vers la mort. Vers le suicide.
En est-il que je ne comprenais pas très bien comment avait été construite ma nouvelle école. Là-bas, les toilettes étaient mixtes. Il y avait des cabines sur deux murs, opposés l’un face à l’autre. Au milieu, il y avait les robinets. Là où on se lavait les mains. Cette journée-là, j’ai appris à mes dépends qu’il y avait un côté réservé aux filles et un côté réservé aux garçons. C’était une loi non-écrite. Et j’en ai entendu parler toute l’année. C’est rigolo, n’est-ce pas ? Frapper sur le petit nouveau pour une histoire de toilette. C’est rigolo, n’est-ce pas ? Faire d’un nouveau départ un enfer. Arrêtez de dire que ce ne l’est pas. Car eux, ils n’étaient pas de votre avis.
Vous savez, grâce à une petite erreur comme celle-là, totalement respectable et pouvant si facilement être oubliée, une réputation se forge. C’est le début du commencement, si on peut le dire ainsi. Ensuite, ils trouvent un autre petit défaut. Des lunettes, des boutons, des cheveux gras, des souliers qui ne sont pas à la mode… Et ils enfoncent à nouveau un clou dans le cercueil. Les enfants sont méchants. Je n’ai jamais été battu. Je ne me suis jamais battu. C’est dommage. Les blessures finissent par partir. Les mots hantent notre vie à jamais.
Au divorce de mes parents, nous avons emménagés dans une ville voisine. Avec ma maman. Je m’ennuie des fois de ma petite maison. De notre immense cour et de notre jardin à en faire rêver tous les petits gars. Après mon déménagement, ma maman a dû demander l’aide du gouvernement pour vivre. Pour survivre. Avec ses trois enfants. Ma mère ne pouvait pas travailler. Elle se disait trop vieille… Pas assez en santé. Il faut au moins l’admettre, ma mère n’a jamais été en grande forme. Du moins, depuis mes lointains souvenirs. De là, je mangeais le midi dans ce qu’on pourrait appeler une soupe populaire. Vous savez, où les gens mangent à maigre prix, et où les enfants mangent gratuitement. À leur faim. Eh bien, je mangeais là. J’ai mangé longtemps là-bas. Et j’ai depuis été étiqueté comme un «B.S.», un «pauvre». Les blessures s’envolent. Les mots hantent notre vie à jamais.
Oh, j’ai eu beau déménager dans une belle maison par la suite. L’étiquette restait là, après moi. J’étais un pauvre. Un pauvre B.S. qui pissait dans les toilettes des filles. Un homosexuel. Homosexuel parce que j’ai été élevé par ma mère. Ma sœur. Ma tante. Sa fille. Homosexuel parce que je suis légèrement efféminé. Homosexuel parce que je respecte les femmes. Homosexuel parce que lorsque j’étais jeune, je n’avais pas de plaisir à «sortir» avec les jeunes filles. Un pauvre B.S. homosexuel qui pisse dans les toilettes des filles. Les blessures disparaissent. Les mots hantent notre vie à jamais.
Le secondaire n’a pas été plus facile. Pour toute les raisons qui me sont propres. Et qui apparaissent dans ce texte. J’ai vite appris par apprendre par moi-même. Parce que la vie ne m’a jamais fait de cadeau. Puis souvent, on a tenté de m’éduquer de la mauvaise façon. C’était la mauvaise façon pour moi. Alors j’ai ciblé des modèles sociétaires… Et j’ai pris sur mon devoir personnel de lire beaucoup sur différents sujets. J’ai des opinions spéciales. Je vais l’admettre. J’ai une opinion sur beaucoup de choses. Cependant, je ne crois pas que cela justifie l’intimidation dont j’ai été victime durant mes six dernières années du secondaire. Rien ne justifie l’intimidation.
Je ne cherche pas à faire pitié. Je ne cherche même pas à faire réfléchir. Parce que la réflexion, ça ne fonctionne plus. La prévention, ça ne mène plus nulle part. Ça n’a jamais mené à quelque part. Aujourd’hui, ça prend de l’action. Du concret. Du vrai. Parce que l’intimidation, ça mène au suicide. Je ne l’ai pas fait, parce que je n’en ai jamais eu le courage. Je ne me suis jamais rendu au bout. J’ai été pour le suicide une agace. À peine l’embrassais-je que je lui fermais la porte au nez. C'est grâce à mes passions. Et c’est grâce à des hommes et des femmes d’exception. C’est grâce à ceux qui ont acceptés de faire une différence dans ma vie. C’est grâce à quelques professeurs, à ma tante, à mon père, à mes quelques amis… À mon grand ami. C’est également grâce à Michel. Michel Lapointe. Un homme brusque, dur, mais un vrai. Un homme dont on n’en a pas besoin de deux. Celui qui m’a sauvé la vie. À chaque jour. Pendant trois ans.
Je ne cherche pas à faire pitié. Je ne cherche même pas à faire réfléchir. Les blessures s’enterrent, mais les paroles hantent notre vie à jamais. Aujourd’hui, je suis une personne grandie de cette jeunesse. Je suis plus mature, mais plus méfiant. J’ai autant d’amis que de doigts dans une main. Pas plus. Je ne peux plus faire confiance. Parce que les paroles hantent notre vie à jamais.
Tout le monde mérite de vivre. Aujourd’hui, on en parle, parce que l'histoire de la petite Marjorie est une histoire abasourdissante. Une histoire qui fesse. Mais comme toujours, Marjorie finira par entrer dans la banalité. Dans à peine deux semaines, Marjorie sera autant dans nos pensées quotidienne que Cédrika Provencher. Que David Fortin. Moi, j’y pense sans cesse. À pratiquement tous les jours. Parce que je l’ai vécu.
Les blessures corporelles finissent par se dissiper. Les paroles hantent notre vie à jamais. Et nous pousse au suicide. L’intimidation, ce n’est pas un jeu. C’est un crime.
Il y a près d'un an et demi, j'avais écris « Le doute cherche à me séduire ». Je le trouvais vide. Très vide, même. J'ai donc décidé de le réécrire et de lui ajouter un tout petit peu de contenu. Cet article-là, je le dédie à ma soeur, Nadya. Parce qu'après tout, elle est une grande inspiration...
Je ne sais pas de quoi mon organisme est composé, mais j’ai l’impression d’être sur Terre que pour me mettre à bout. J’ai l’impression d’être ici pour tester mes limites. Pour voir si je suis assez fort pour éviter les embûches et les obstacles qui se présentent à moi. Éviter ? Non, pardon. Plutôt surmonter. C’est mieux ainsi, à mon humble avis. Donc, je disais, j’ai l’impression que ma vie consiste à surmonter l’insurmontable. Peut-être me direz-vous que je suis faible, sensible et/ou susceptible, mais je préfère penser que j’aime ma vie bien organisée, et à ma manière. J’appelle ça choisir son destin. Les surprises, ce n’est pas pour moi.
L’une des plus grandes embûches dont j’ai de la difficulté à surmonter, c’est le doute. Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai un peu de misère à séduire une femme. Je n’ai pas la beauté de Brad Pitt, ni le corps sportif d’un joueur de soccer. Je n’ai pas le charme de Tom Cruise et le côté mauvais garçon d’Eminem. C’est donc un combat pour moi de tenter de séduire une femme. Parce qu’il ne faut pas se leurrer ; sauf ma personnalité spéciale, je n’ai aucun atout séduisant.
Mais, c’est tout autre concernant le doute. J’ignore ce que je lui fais, mais je l’attire comme un frigo attire un aimant. Et même, j’irais jusqu’à avancer l’hypothèse que le doute cherche à me séduire. Eh bien quoi ? N’ai-je pas le droit d’avancer une toute petite hypothèse, ne serait-ce qu’une fois dans ma vie ? J’avancerais même l’idée que je suis une personnalité coquette. Vous savez, les femmes coquettes qui cherche à se faire approcher par un homme et qui, le moment venu, le renvoi chez lui, désintéressées ? Je crois être ce genre de personnes, intérieurement. Parce que le doute cherche sans cesse à me séduire. J’ai beau lui dire que je ne suis pas intéressé et qu’il n’est pas mon type, mais rien à faire. Il fait la sourde oreille, têtu comme une mule. C’est comme s’il savait qu’un jour, je pourrais être intéressé. Intéressé à me laisser aborder et, pourquoi pas, intéressé à discuter avec lui. C’est comme s’il savait que, derrière ma barricade, je suis faible.
Pourtant, je ne crois pas être celui qui pourrait rendre heureux le doute. Je pourrais, d’une certaine mesure, lui faire un effet simple et satisfaisant, mais ne cherche-t-il pas quelque chose de plus sérieux ? De plus constant ? Je suis parfaitement conscient de qui je suis. Je passerais mon temps à l’abandonner contre la certitude (la seule dont j’accepterais un rendez-vous). Je le quitterais à tous les coups, pour finalement revenir à la source et le supplier de me reprendre. Pourquoi ? Parce que malgré ma réticence, le doute fait intégralement parti de moi. Oh, bien sûr, je chercherai toujours à le nier, mais les faits sont là.
¤¤¤
J’ai besoin de me changer les idées. Rien ne va plus et j’ai la forte impression qu’il y a plus d’obstacles que de solutions. Que je n’y arriverai pas et que je ne pourrai jamais changer les choses… Que faisons-nous dans ces moments-là ? Nous allons prendre un coup, pour tout oublier. Et même si je n’embarque habituellement jamais dans ce genre de routines arbitraires, je me laisse tenter. Ça ne peut pas réellement me faire de mal. Dans le pire des cas, je ne me souviendrai pas de ma soirée, demain.
Je suis donc là, sans grande surprise, mais également sans grande envie. Je suis là. Au comptoir. Entre un homme costaud qui n’a certainement pas été élevé au pays du sourire et le plat d’arachides contaminées par tous les doigts de ces alcooliques, je bois un verre. Un petit whisky. C’est méchant, mais ça passe tranquillement le mal. Tranquillement. Il y a de la musique, des gens qui dansent, rient, flirt et rigolent entre eux. Mine de rien, je n’ai pas l’envie de me mêler à eux. Tout ce que je veux, c’est boire. Noyer ce sentiment qui traverse mon être sans que je puisse réagir. Sans que je puisse m’y opposer. Ce sentiment qui me suit partout. Bon ou mauvais moment, il est là, répondant à l’appel. Un appel imaginaire, qui n’existe pas, fort évidemment.
J’aurais dû m’en douter. Réfléchir plus vite et tenter de percevoir la suite. Réfléchir aux conséquences de mes discussions. C’était trop évident. J’aurais dû le voir venir, mais un instant, j’avais cru être dans la certitude. La certitude d’être tranquille, ne serait-ce qu’une petite soirée. Je n’en sais rien, à vrai dire. Tout ce que je sais, c’est qu’il approche. Et d’un air très déterminé. Tiens, peut-être est-ce ma naïveté qui l’a attiré. Qui sait, sinon lui ? Je ne me sens pas très bien. Son regard ne cesse de me fixer, de me désirer. De plus en plus qu’il approche, de plus en plus je me sens étouffé, pris au piège. Je veux me lever de mon siège et courir vers les toilettes, mais en vain. Je suis collé. Je ne peux pas bouger.
Il approche. D’ici quelques secondes, il sera à mes côtés, et me parlera, tentant de me séduire. Je dois me sortir de ce pétrin, mais comment ? Oh ! Peut-être pourrais-je m’accaparer le « monsieur-sourire » pour lui raconter une petite plaisanterie. Ah, non ! C’est trop louche, il va s’en apercevoir. Et s’il s’aperçoit que je tente de changer mes idées, il va me piéger tel un poisson prit par un hameçon. Je sais exactement à quoi il pense. Ce Doute se pense intelligent, mais je peux visualiser ses gestes avant même qu’il les pose. Il pense que je ferai exactement ce à quoi il pense. Futé, se croit-il, mais je l’empêcherai d’avoir le dessus sur moi. Ainsi donc, je ne pense plus. Je cesse de suite de réfléchir. Vaut mieux, c’est plus sage si je veux m’en sortir…
Bon, trêve de grève, l’instant d’une pensée : Ça ne m’aide pas, de cesser de réfléchir. À vrai dire, je n’y arrive pas. C’est plus fort que moi. Je perds mes moyens. Je suis déstabilisé. À un point tel que j’ignore totalement ce qu’il fera. Et alors, que va-t-il se passer maintenant ? Je ne peux plus prédire ses faits et gestes. Je ne pense plus. Suis-je perdu au fond de moi-même alors que là, juste à côté de moi, se trouve le Doute ? Suis-je hors de contrôle avec mon être alors qu’à ma droite se trouve mon ennemi juré ?
Comme si ce n’était pas le comble, il commande un verre. Faut s’y faire, il n’est pas prêt de partir. Et comble du comble, il commande le même verre que moi. Un whisky. Comment a-t-il deviné ? Et surtout, à quoi pense-t-il ? Croit-il que je vais me laisser impressionner par lui ? J’avoue douter, à l’instant même, de ce que je ressens. Il me regarde, et me fait un doux clin d’œil. Ça y est, il me drague. Il me veut. Je sais ce qu’il espère. Il espère prendre possession de mon corps et de ma tête. Il veut le pouvoir absolu sur moi. Sur mes faits et gestes. Non, c’est impossible ! Je ne peux pas me laisser faire. Je ne suis pas un vulgaire objet qu’on peut espérer. Je ne suis pas la pièce d’une collection. Je suis moi. Je suis unique.
Embarrassé, et toujours dans l’impossibilité de quitter mon siège, je tente de reprendre mes moyens. Pitié, faites que je puisse au moins contrôler mes faibles moyens. Telle une femme coquette, je laisse subtilement tourner mon regard vers lui. Je ne veux tout de même pas qu’il pense que je suis intéressé à lui. Jamais de la vie ! Donc, je tourne le regard et… il ne me regarde plus. Il fixe son verre, le faisant tourner dans sa main. Comme une personne qui réfléchit sur sa vie. Comme moi. J’ai très bien compris son petit jeu. C’est troisième phase de la drague générale. Dans la première phase, tu laisses voir –et croire- que tu es intéressé. Que tu veux bien discuter avec l’autre. Dans la deuxième phase, tu t’approches tranquillement, fixant intensément son regard. Il ne faut tout de même pas perdre le fil. Le marché est tellement diversifié qu’il suffit d’une seconde pour… perdre une bonne affaire. La troisième phase est simple. Tu laisses ta future conquête faire le pas final. Qu’il soit positif ou négatif, on s’en fout ! Tant qu’elle fasse le pas, on se fiche du reste. Au moins, tu seras fixé. Et rapidement. Pff ! Comme si j’allais me laisser berner par une technique pitoyable de drague trouvée via Internet. Sur un site, qui plus est, qui regroupe une bande de désespérés prête à tout pour « closer » la soirée.
N’empêche, je dois être honnête avec vous. Le Doute commence sérieusement à prendre possession de ma curiosité. Que me veut-il ? Pourquoi ne me laisse-t-il pas tranquille ? Qu’est-ce qui l’attire chez moi ? Peut-être pourrais-je utiliser ses réponses pour mieux me protéger de lui. Je suis curieux de nature. Tout pour ne pas m’aider à m’éloigner de ce curieux personnage. D’un air relaxe, je lui demande donc s’il a l’heure. Eh bien, quoi ? C’est une jolie approche, non ? Après tout, n’est-ce pas la troisième phase de la drague ? Laisser l’autre faire le pas final ? Le laisser débuter la discussion ? Bon, j’en conviens, mon approche était pitoyable J’aurais pu trouver mieux. Comme, par exemple, le complimenter sur son regard, ou bien lui dire que ses jeans lui vont bien. Même si le dernier choix semble un peu trop métrosexuel…
Il se tourne vers moi. Je suis tout excité. Je vais enfin avoir une discussion avec lui. Dans mes meilleurs rêves, il répondra à toutes mes questions. Je pourrai ainsi me documenter sur les moyens pour le chasser à tout jamais de ma vie. N’est-ce pas merveilleux de voir enfin, pour la première fois de sa vie, les portes du bonheur frapper à notre chez-soi ? En vérité, je vous le dis, c’est extraordinaire ! Il est d’un calme olympien. En fait, ça me fait peur. Être devant une personne qui se contrôle si bien, c’est abasourdissant. Il me sourit, puis me répond : « C’est l’heure de choisir dans quel camp tu veux être… ». C’est tout. Non seulement c’est tout, mais il disparaît. Il s’évapore littéralement dans une fumée blanche. Je regarde autour de moi, mais je ne le vois pas. Il n’est plus là. J’essaie de me lever, je réussi. Je peux enfin quitter ce siège, cette prison infernale.
Subjugué et mêlé, je demande au serveur où est passé mon compagnon de droite. Celui qui avait commandé le même verre que moi. Je veux savoir. J’ai besoin de lui parler. Il doit répondre à mes questions. Je demande donc au barman, qui me regarde bêtement. Il m’enlève mon verre, et me demande de gentiment rentrer à la maison. Pourtant, je ne suis pas saoul. Je ne crois pas avoir bu plus que deux petites gorgées de mon whisky. Puis, il s’en va discuter avec d’autres clients. Ces autres clients qui, après quelques mots échangés, me regarde avec un drôle d’air.
Gêné, mélangé et rempli de question, j’écoute sagement les paroles de ce barman. Il est temps, je crois, de rentrer à la maison. Une bonne nuit de sommeil. Comme le dit si bien le dicton, la nuit porte conseil.
¤¤¤
La nuit porte vraiment conseil. Si vous en doutiez ne serait-ce qu’un instant, arrêtez immédiatement ! Ce proverbe est véridique. Le lendemain, j’étais très concis dans ma tête. Je venais de comprendre ce qui m’était arrivé, le soir d’avant. Vous le savez, n’est-ce pas ? Vous aussi, vous avez remarqué ? Ce soir-là, j’étais seul. Je n’ai jamais eu de compagnon indésirable à ma droite. Lorsque je croyais être abordé par le Doute, j’ai cessé de penser. Et dès que j’ai cessé de penser, mon cerveau s’est mis à réfléchir deux mille fois plus vite qu’à l’habitude. Dans ma grève, je continuais de travailler inconsciemment.
Si j’ai cru être abordé par le Doute, c’est parce que je l’ai souhaité. Au plus profond de moi-même, j’ai voulu être habité par le Doute. Lorsqu’il m’a dit de choisir mon camp, c’était entre la certitude et lui. Le Doute. J’ai enfin compris qu’alors que je croyais qu’il ne répondait à aucune de mes questions, il répondait au contraire à toutes mes interrogations. Il était là parce que je refusais de le laisser partir. Ou plutôt, comme il le dit si bien, je refusais de choisir mon camp.
Aujourd’hui, je choisi sans hésiter la certitude. Et vous ?
Avez-vous déjà eu l'impression de vous retrouver devant le diable en personne ? De confondre son doux regard avec de grosses cornes rouges ? De confondre son auréole avec la fumée ténébreuse de l'âme diabolique ? D'être si aveuglé par l'image que vous vous faite de cet Être que même la peur hésite à vous hanter ? Parfois, la première impression peut mener à une sous-évaluation. Est-ce votre cas ?
Je me rappelle d'une fois en particulier. J'étais le diable. Du moins, on prétendait que je l'était. Un regard doux, mais la parole ferme. Très ferme. J'étais comme ça, auparavant. Mouais, bon... finalement, on ne se le cachera pas, je le suis encore un peu. Bref, la voix si ferme et le coeur si impénétrable que même le vrai diable en personne en aurait eu peur. Peur de ce que j'étais. Ou plutôt, de ce que je montrais. C'était comme ça, jadis. Les plus faibles n'en laissaient pas passer une sous leurs jambières. En même temps, c'était mon rôle. J'avais à jouer cet Être puissant, méchant et imprévisible. C'était ma description de tâches, d'actions et de pensées. Je n'étais pas payé pour le faire, mais c'était tout comme. Ma passion était ma rémunération.
Je n'en laissais pas une passer. Faute ? Punition ! Mauvaise gestion ? Punition ! Manque de sérieux ? Punition ! Obstruction au bon déroulement ? Punition ! J'étais dur. J'étais sérieux. Et, oh mon dieu, il ne fallait pas rouspéter, ou même remettre mon autorité en cause. J'avais raison, eux tort. Et le peu de fois que je leur donnais raison, c'était parce que leurs argumentations étaient si piètres et ennuyantes qu'ils me faisaient perdre mon temps. Je détestais perdre mon temps. Alors j'avais deux solutions. Toutes deux utilisées. J'offrais mon doute, ou je les faisais taire. Tel était ma volonté. J'étais méchant. J'étais sans pitié. Et certains ont eu peur. Une, surtout.
L'exercice de mes fonctions du méchant à l'état pur terminée, serrant la main de quelques de mes victimes, un semblant de sourire au visage, je partais. Fier de ce que j'avais accompli, de la souffrance des autres, je quittais mon rôle la tête haute. Car je savais qu'un jour, je reviendrais. Je récidiverais. De retour à la personne que j'étais vraiment : réservée et non sûre d'elle, j'enlevais mes cornes et dissipais cette ténébreuse fumée qui me suivait partout.
Je me rappellerai toujours de ce retour à la vie normale où une de mes victimes était venue me voir. Elle s'approchait du revers, un bouclier à la main. Peur de déranger ma morose solitude. Elle doutait, mais encore aujourd'hui, j'ignore de quoi. Doutait-elle de ma gentillesse ou de sa capacité à m'approcher sans que je ne l'envoie pour l'éternel aux enfers ? Rien n'est certain. Surtout pas ce que pense une victime de l'effroyable personnage que je jouais. Elle ne savait pas comment m'aborder, réellement. L'avait-elle fait sur un coup de tête ?
« Allô, je suis ta victime. » Ma victime ? Non. Sa victime. La victime de mon personnage. Ici, tu n'es personne. Tu es une inconnue. C'est à toi de me dire ce que tu es, en dehors du jeu. Je ne te jugerai pas d'après ce que mon personnage pense de toi. Car, oui, toi aussi, tu joues un personnage. Des personnages. Ça, elle l'a très vite compris. Peut-être trop vite même, car je m'en rappelle encore, elle trouvait cela invraisemblable. Invraisemblable que je sois qui je suis en réalité. J'étais si différent de mon personnage. Elle croyait vraiment que j'étais, à l'année, cet obscur personnage. Étais-je si bon joueur ?!?
Peu à peu, elle a vu qui j'étais. Comment je parlais et pensais. Elle s'est bien vite aperçu que le personnage n'était pas réel. Mais moi, si. Je n'oserai pas dire qu'elle est tombée amoureuse de moi. Non, ça serait bien faux. J'oserai plutôt dire qu'elle est tombée amoureuse de qui je suis. Moi, petite personne ordinaire, sans réelle méchanceté, qui la voyait telle qu'elle était : Une fille charmante, captivante, gagnant à être connue.
À moi, tu t'es ouverte parce que tu m'as accordé ta confiance. À toi, je me suis ouvert parce que je t'ai accordé ma confiance. Toi qui sait de si belles et si mauvaises choses sur moi. Moi qui sait de si belles et si mauvaises choses sur toi. Autant nos vies ont été extraordinaires, autant elles le seront si tu veux bien... que je reste dans ta vie.